Qui a écrit le Nouveau Testament ?

le nouveau testament n'est pas tombé du ciel

Le Nouveau Testament se présente comme une collection de vingt-sept livres d’auteurs différents, souvent anonymes, de dimensions très variables (de un à vingt-huit chapitres), et de genres littéraires extrêmement divers, depuis le genre narratif apparenté à la biographie ou au récit de voyage jusqu’au discours judiciaire savamment argumenté ou encore à la vision de type apocalyptique. Ces textes sont tous rédigés dans la langue grecque commune de l’époque, la koinè. Ils ont été mis par écrit, à la suite d’une assez longue activité éditoriale, dans une fourchette que l’on fixe approximativement entre les années 50 et 125. Même si la lettre de Jacques ne porte qu’une seule fois le nom du Christ, tous les livres se présentent comme des témoignages de la foi en Jésus mort et ressuscité, reconnu Christ et Fils de Dieu désormais élevé dans la gloire, Seigneur de l’histoire convoquant la communauté qui le célèbre et attend impatiemment sa venue.

la décision de mettre par écrit

Au début du livre des Actes des Apôtres, Luc montre les apôtres immobiles en train de contempler le ciel où Jésus vient de disparaître. « Deux hommes vêtus de blanc » leur apparurent alors pour leur dire que Jésus « viendra comme cela, de la même manière » qu’il s’en est « allé au ciel ».


Cette scène n’aura pas de suite immédiate puisqu’elle ouvre un livre qui rapporte surtout les missions des premiers disciples à travers le monde méditerranéen ; cependant, elle contient une précieuse information. Elle rappelle, en effet, que la toute première génération chrétienne a pu vivre pendant plusieurs années, peut-être pendant deux ou trois décennies, dans l’attente du retour imminent du Christ. De cette attente témoigne particulièrement la première épître de Paul aux Thessaloniciens, sans doute écrite vers l’an 48, soit à peine quinze ans après la Résurrection, et qui est ainsi le premier écrit constitué du Nouveau Testament :

 

« Voici ce que nous avons à vous dire, sur la parole du Seigneur. Nous, les vivants, nous qui serons encore là pour l’Avènement du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui seront endormis [c’est-à-dire déjà morts]. Car lui-même, le Seigneur, au signal donné par la voix de l’archange et la trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts qui sont dans le Christ ressusciteront en premier lieu ; après quoi, nous, les vivants, nous qui serons encore là, nous serons réunis à eux et emportés sur des nuées pour rencontrer le Seigneur dans les airs. Ainsi, nous serons avec le Seigneur toujours. Réconfortez-vous donc les uns les autres de ces pensées. » (1 Th 4,15-18).

Cette conviction du retour imminent du Christ, dont Paul lui-même s’est assuré pendant un temps qu’il le verrait de son vivant, dit quelque chose de l’état de pensée de la toute première communauté chrétienne : une communauté dont l’avenir n’est pas sur terre. Dans ces conditions, est-il nécessaire d’écrire l’histoire puisqu’elle devrait s’achever bientôt, du vivant même de ceux qui, de la première génération, croient au Christ et en son salut ? Sans tirer de ces sentiments et convictions des conclusions définitives sur la composition du futur Nouveau Testament, ils permettent d’ouvrir à une certaine intelligence de l’ordre de ses principaux écrits.


Dans le témoignage encore proche des apôtres, la première génération chrétienne disposait d’informations de première main sur Jésus, sur sa vie et tout ce qu’il avait fait et subi. Mais à ce moment-là, dans cette première moitié du 1er siècle, plus que les détails historiques importait l’essentiel du contenu de la foi en la résurrection et dans le salut de chaque croyant. Pour cela, et quelle que fût la certitude quant au retour imminent du Christ, une double expression s’avérait nécessaire : celle de la foi même dans des formules de credo, et celle de la célébration en liturgie, en particulier de l’Eucharistie et du Christ ressuscité.

De fait, les évangiles eux-mêmes, mais aussi, et d’abord – chronologiquement – les épîtres, conservent plusieurs de ces formules de credo et de ces hymnes qui leur sont évidemment antérieures. Elles révèlent une communauté croyante et célébrante, en fondement de la vie chrétienne.

À côté des hymnes, et selon une tradition multiséculaire en Israël, existaient des collections de logia, c’est-à-dire de paroles, propos et enseignements du Christ, à la manière des logia colligés des prophètes et des sages de l’Ancien Testament, mis en série, et dont les évangiles gardent également la trace. Ces logia étaient au départ destinés à la mémorisation et à la prédication, assurant du même coup la conservation d’une certaine mémoire.


Les épîtres, telles que nous les avons rapidement définies, durent apparaître assez vite comme un complément de ces documents, oraux ou déjà écrits, qu’elles utilisaient d’ailleurs. Outre les questions fondamentales de foi, ces textes qui circulaient parmi les communautés fixaient des repères à des communautés souvent surprises par les situations que le monde juif ou païen leur imposait. Était-il permis, par exemple, de manger des viandes immolées aux idoles ? Était-il nécessaire d’être circoncis pour devenir chrétien si l’on n’était pas juif ? Ainsi, les épîtres que nous possédons représentent vraiment les tout premiers écrits quelque peu développés et élaborés du christianisme.

Bibliographie

Pierre Gibert, Comment la Bible fut écrite. Introduction au Nouveau Testament, Le Monde de la Bible, 2021.

qui sont ces auteurs qui se disent témoins ?

La pluralité des titres des livres fait apparaître les tentatives diverses des premières communautés pour dire leur foi : des petits groupes extraordinairement minoritaires dans l’Empire romain mais tôt répandus sur une large aire géographique, de la Syrie-Palestine jusqu’à Rome en passant par la Grèce dès les années 60, et de l’Égypte à la Bithynie et au Pont avant la fin du siècle, représentent un large éventail de milieux sociaux et culturels avec une bonne proportion de petites gens et d’esclaves. Sur tout cet espace géographique se sont écrits et certainement échangés textes et lettres qui forment le livre des témoins.

On demandera : qu’entend-on par « témoin » ? de quel type de témoignages s’agit-il ? et dans quelle mesure peut-on atteindre leurs auteurs ? Certains textes du Nouveau Testament, écrits à la première personne, permettent de nommer clairement leur auteur ; mais d’autres sont anonymes et ont reçu leur titre au cours du IIe siècle de la tradition de l’Église ; plusieurs lettres enfin sont désormais considérées comme des pseudépigraphes (écrits qui empruntent la première personne pour se mettre sous l’autorité d’un apôtre prestigieux).

Tout dans le Nouveau Testament est témoignage d’après Pâques. Les chrétiens croient sur la parole d’hommes qui ont rencontré Jésus ressuscité et qui affirment qu’il est vivant. Expériences inouïes qui toutes renvoient à un événement insaisissable, celui de la Résurrection, que nous ne pouvons que désigner comme le point de convergence ou le point de fuite de ces témoignages.

Paradoxalement le premier à se présenter comme « témoin oculaire » – « n’ai-je pas vu Jésus notre Seigneur » ? (1 Co 9,1) – est l’apôtre Paul qui n’a pas connu Jésus dans les jours de sa vie terrestre. Son témoignage est celui d’un homme qui a été saisi par une révélation fulgurante qui a bouleversé sa vie. À ce titre, même s’il est le dernier et le plus petit des apôtres, comme l’enfant né d’une mère déjà morte, il n’en garde pas moins sa légitime fierté de « témoin » de Jésus Christ. Or, la finale passionnée de sa lettre aux Galates se termine ainsi : « Voyez les grandes lettres que j’ai tracées de ma main » (Ga 6,11). Pour confirmer son autorité apostolique, Paul a dû signer de sa main, puisque les lettres à l’époque étaient dictées et qu’il utilisait naturellement les services d’un secrétaire.

Un autre écrivain, sans se nommer, se donne comme l’auteur d’un premier puis d’un second livre qui seront appelés plus tard l’évangile selon Luc et les Actes des Apôtres. Celui à qui la tradition a donné le nom de Luc fait œuvre d’historien et, dans le prologue de son évangile, retrace avec une belle maîtrise les étapes de son travail : il s’est informé auprès de témoins oculaires, a recueilli des narrations déjà existantes des faits, puis a composé avec ordre un écrit adressé à Théophile (Lc 1,1-4). Ce destinataire réel ou fictif, dont le nom signifie « Aime-Dieu », a déjà reçu une formation chrétienne orale : la narration de saint Luc, ou narration lucanienne, vise à en vérifier la solidité. Les Actes des Apôtres se présenteront comme le second volet du diptyque (Ac 1,1) : après le temps de la mission de Jésus, vient le temps de la mission des apôtres que l’Esprit Saint conduit jusqu’aux extrémités de la terre. Le texte n’en sera pas moins rapporté à Luc par le biais d’une préposition assez vague ; comme les trois autres il sera dit « évangile selon… » (en grec kata). Façon de dire que l’évangile vient de Dieu par une médiation humaine ; façon aussi de reconnaître que le texte est le fruit de rédactions et de relectures répondant aux attentes d’une communauté qui se réclame de l’autorité d’un fondateur.

L’évangile de Jean a certainement été le plus étudié de ce point de vue ; et si l’autorité de Jean, ou johannique, n’est pas mise en cause, on parle volontiers de la trajectoire du texte où affleurent le témoignage du disciple comme celui d’un « nous » plus communautaire ; le corpus johannique reflétera l’histoire tourmentée de la communauté.

On a pris l’habitude de désigner sous le terme général de « pseudépigraphie » le phénomène qui a consisté à situer un texte sous l’autorité d’un auteur apostolique. Si sept lettres de Paul sur treize sont aujourd’hui considérées par tous les biblistes comme authentiques (Rm, 1 et 2 Co, Ga, Ph, 1 Th, Phm), d’autres supposent un tel changement dans la conception du temps et le rapport au monde, une évolution de la christologie et une transformation de la figure de l’apôtre telles qu’elles ne peuvent émaner directement de lui : elles ont été mises sous son autorité par des disciples conscients de leur fidélité à l’enseignement paulinien. Le fait doit être étudié au cas par cas. Disons simplement que tous les exégètes s’accordent aujourd’hui pour considérer l’épître aux Éphésiens d’une part, et les épîtres Pastorales de l’autre (1 et 2 Tm, Tt) comme des œuvres d’obédience paulinienne ; l’attribution de Colossiens et de 2 Thessaloniciens reste plus controversée.

Les deux lettres de Pierre, écrites vers la fin du Ier et au début du IIe siècle en milieu grec, présentent cette remarquable caractéristique de placer une théologie aux résonances pauliniennes sous l’autorité de l’apôtre Pierre. S’engage là très tôt un dialogue qu’il n’est pas anachronique de qualifier d’œcuménique, puisque des communautés d’origine et d’obédience diverses accueillent l’enseignement issu d’un autre apôtre. En fait ce processus est à l’œuvre déjà à l’intérieur de plusieurs textes du Nouveau Testament : qu’il suffise d’évoquer l’évangile de Matthieu où dialoguent judéo-chrétiens* (les chrétiens juifs) et pagano-chrétiens (les chrétiens d’origine païenne), ou encore les Actes des Apôtres où se succèdent des kérygmes (prédications) et des proclamations de titres de Jésus, qui correspondent à la même confession de foi mais reflètent des expressions de la Résurrection d’origine diverse.

Bibliographie

La Bible et sa culture, M. Quesnel et Ph. Gruson (dir.), Desclée de Brouwer, 2000.

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